Salon de la guitare de Montréal - Des six cordes bien bichonnées
Photo : François Pesant
Le luthier Michael Greenfield dans son atelier montréalais: «On peut presque gagner notre vie en faisant notre métier.»
S'ouvre demain le 3e Salon de la guitare de Montréal: l'occasion pour tous les amateurs de la six cordes de voir de visu le nec plus ultra de la lutherie mondiale du genre. Rencontre avec deux créateurs montréalais aux antipodes... mais unis par la même passion.
La différence se mesure au premier coup d'oeil. L'atelier de Michael Greenfield, bordé par le chemin de fer qui traverse Montréal dans Parc-Extension, est un quasi-laboratoire. Une sorte de royaume de la minutie. Alors que celui de Thierry André, quelques rues plus à l'est, tient bien davantage de la piaule d'artiste où règne un joyeux désordre.
Difficile de trouver deux luthiers plus différents que Greenfield et André. Si le premier est rompu aux entrevues et aux gros clients — Keith Richard, des Rolling Stones, possède deux de ses guitares, Pat Martino (une sommité du jazz) en a une —, le second opère sur un mode plus anonyme.
Faire le tour de l'immense atelier de Greenfield et de ses quatre sections séparées donne ainsi le pouls de sa réputation. «Je pense que la salle de bain de son atelier est plus grande que tout l'espace que j'ai», reconnaît d'ailleurs Thierry André, tignasse rousse et sourire aux lèvres.
Ce dernier est installé plus modestement: un petit local, avenue Van Horne, dans lequel il s'est aménagé une mezzanine où il peut dormir et manger, et où son chat peut s'étirer. Le genre de place que l'animateur Christian Bégin trouverait pas mal relaxe...
Autre différence: si Greenfield donne dans la guitare haut de gamme pour lesquelles chaque détail est étudié et réétudié pendant des années, André a choisi une voie parallèle, où concevoir une guitare est un acte de création en soi. Alors, il expérimente (son dada est d'adapter les instruments à caisse ronde orientale à une forme d'ergonomie américaine), à la manière des artistes en arts visuels qu'il affectionne.
Les deux seront donc présents au Salon de la guitare qui s'ouvre demain. L'occasion, pour une fois, de sortir de leur planque respective et de rencontrer collègues et clients. L'occasion, aussi, d'initier un public d'amateurs au raffinement de cet art en plein développement.
Il faut dire qu'avec ces «guitares de lutherie», on se trouve bien loin des six cordes sèches vendues quelques centaines de dollars dans la plupart des magasins de musique. Chez Greenfield, le prix de détail d'une guitare se situe entre 12 700 et 20 000 $. C'est cher? Même pas. Il raconte avoir des collègues dont les prix débutent à 30 000 $ et se terminent vers les 60 000 $. La différence se situant surtout dans la réputation du nom du luthier.
«C'est un marché en pleine expansion, dit Greenfield. La guitare a longtemps été un instrument jetable dans la mentalité publique, alors qu'on concevait très bien qu'un violoniste d'orchestre puisse payer 30 000 ou 40 000 $ pour son instrument. Mais les choses s'équilibrent maintenant. Le marché change, les prix montent, et nous, on peut presque gagner notre vie en faisant notre métier.»
Il le dit sérieusement: malgré son succès — son carnet de commandes est rempli jusqu'en 2012, il vend sa production annuelle (15-16 guitares) partout dans le monde —, malgré son gros atelier où la température reste stable à 23 degrés et où l'humidité est maintenue à 42, Michael Greenfield ne roule pas sur l'or. «Je fais 50 à 60 heures par semaine, toujours. Dans notre métier, on dit que tu as du succès si tu arrives à en vivre. Être riche n'est même pas une option. Tu fais ça pour l'amour de la guitare, le plaisir du métier.»
Un art
Ce plaisir du boulot, Greenfield le développe chaque jour un peu plus. Concevoir des guitares de ce type demande un dévouement total à l'objet. Règle générale, il consacrera de 150 à 200 heures pour un instrument, alors qu'un travail en usine permet de «sortir» une guitare en une journée.
«Toutes les éclisses sont laminées à la main, alors il faut répéter chaque étape deux fois, raconte Greenfield, entouré d'une multitude de machines d'ébénisterie qui meublent les 2000 pieds carrés du local. C'est long. On colle, on laisse sécher, on assemble, on vernit, on ajuste, on réajuste, on ponce, on vérifie la table d'harmonie... On travaille seulement avec les meilleures essences: du bois de rose, de l'ébène, du bois séché naturellement pendant des années. Quand on vend des guitares à ce niveau, tout doit être parfait: le vernis que je pose coûte 300 $ le gallon. Tu paies pour la qualité, tu dois en avoir. L'étui à guitare coûte 1000 $ à lui seul.»
Ses guitares à lui sont particulières: on y observe une sorte de seconde rosace sur l'éclisse; des frettes et un chevalet disposés en angle (fanned fret); des caisses très volumineuses, porteuses d'un son ample. Chaque chose étant la composante d'un grand tout qui, selon Greenfield, s'approche un peu plus chaque année d'une sorte de perfection, telle qu'il la conçoit.
Thierry André travaille quant à lui bien différemment. Son plaisir réside plus dans la conception originale, dans l'élaboration d'instruments inusités, que dans le calibrage millimétré d'une guitare folk acoustique américaine moderne. Chacun son style, en somme.
Dans son petit atelier, des ouds sont accrochés aux murs. Une guitare-fruit (une invention de sa part) est posée à côté: il s'agit essentiellement d'un manche de guitare standard posé sur une caisse ronde (calebasse). Le son qui en sort pourrait être situé à la croisée d'un sitar, d'un banjo et d'une guitare.
«J'aime adapter les objets, dit André, qui est actuellement à concevoir un instrument dont la caisse sera composée de ces excroissances qui affectent les épinettes. Le bois de rose, c'est magnifique, mais il y a un plaisir brut à ouvrir une courge [calebasse] et qu'il y a toutes les graines à sortir, il se passe aussi quelque chose quand tu travailles à partir de peaux de chèvre pour composer une caisse ronde...»
Deux approches pour un même métier: il y en aura des dizaines d'autres à découvrir au Salon, entre ces six cordes de luxe.
***
Le Salon de la guitare de Montréal, du 3 au 5 juillet au Palais des congrès de Montréal.
La différence se mesure au premier coup d'oeil. L'atelier de Michael Greenfield, bordé par le chemin de fer qui traverse Montréal dans Parc-Extension, est un quasi-laboratoire. Une sorte de royaume de la minutie. Alors que celui de Thierry André, quelques rues plus à l'est, tient bien davantage de la piaule d'artiste où règne un joyeux désordre.
Difficile de trouver deux luthiers plus différents que Greenfield et André. Si le premier est rompu aux entrevues et aux gros clients — Keith Richard, des Rolling Stones, possède deux de ses guitares, Pat Martino (une sommité du jazz) en a une —, le second opère sur un mode plus anonyme.
Faire le tour de l'immense atelier de Greenfield et de ses quatre sections séparées donne ainsi le pouls de sa réputation. «Je pense que la salle de bain de son atelier est plus grande que tout l'espace que j'ai», reconnaît d'ailleurs Thierry André, tignasse rousse et sourire aux lèvres.
Ce dernier est installé plus modestement: un petit local, avenue Van Horne, dans lequel il s'est aménagé une mezzanine où il peut dormir et manger, et où son chat peut s'étirer. Le genre de place que l'animateur Christian Bégin trouverait pas mal relaxe...
Autre différence: si Greenfield donne dans la guitare haut de gamme pour lesquelles chaque détail est étudié et réétudié pendant des années, André a choisi une voie parallèle, où concevoir une guitare est un acte de création en soi. Alors, il expérimente (son dada est d'adapter les instruments à caisse ronde orientale à une forme d'ergonomie américaine), à la manière des artistes en arts visuels qu'il affectionne.
Les deux seront donc présents au Salon de la guitare qui s'ouvre demain. L'occasion, pour une fois, de sortir de leur planque respective et de rencontrer collègues et clients. L'occasion, aussi, d'initier un public d'amateurs au raffinement de cet art en plein développement.
Il faut dire qu'avec ces «guitares de lutherie», on se trouve bien loin des six cordes sèches vendues quelques centaines de dollars dans la plupart des magasins de musique. Chez Greenfield, le prix de détail d'une guitare se situe entre 12 700 et 20 000 $. C'est cher? Même pas. Il raconte avoir des collègues dont les prix débutent à 30 000 $ et se terminent vers les 60 000 $. La différence se situant surtout dans la réputation du nom du luthier.
«C'est un marché en pleine expansion, dit Greenfield. La guitare a longtemps été un instrument jetable dans la mentalité publique, alors qu'on concevait très bien qu'un violoniste d'orchestre puisse payer 30 000 ou 40 000 $ pour son instrument. Mais les choses s'équilibrent maintenant. Le marché change, les prix montent, et nous, on peut presque gagner notre vie en faisant notre métier.»
Il le dit sérieusement: malgré son succès — son carnet de commandes est rempli jusqu'en 2012, il vend sa production annuelle (15-16 guitares) partout dans le monde —, malgré son gros atelier où la température reste stable à 23 degrés et où l'humidité est maintenue à 42, Michael Greenfield ne roule pas sur l'or. «Je fais 50 à 60 heures par semaine, toujours. Dans notre métier, on dit que tu as du succès si tu arrives à en vivre. Être riche n'est même pas une option. Tu fais ça pour l'amour de la guitare, le plaisir du métier.»
Un art
Ce plaisir du boulot, Greenfield le développe chaque jour un peu plus. Concevoir des guitares de ce type demande un dévouement total à l'objet. Règle générale, il consacrera de 150 à 200 heures pour un instrument, alors qu'un travail en usine permet de «sortir» une guitare en une journée.
«Toutes les éclisses sont laminées à la main, alors il faut répéter chaque étape deux fois, raconte Greenfield, entouré d'une multitude de machines d'ébénisterie qui meublent les 2000 pieds carrés du local. C'est long. On colle, on laisse sécher, on assemble, on vernit, on ajuste, on réajuste, on ponce, on vérifie la table d'harmonie... On travaille seulement avec les meilleures essences: du bois de rose, de l'ébène, du bois séché naturellement pendant des années. Quand on vend des guitares à ce niveau, tout doit être parfait: le vernis que je pose coûte 300 $ le gallon. Tu paies pour la qualité, tu dois en avoir. L'étui à guitare coûte 1000 $ à lui seul.»
Ses guitares à lui sont particulières: on y observe une sorte de seconde rosace sur l'éclisse; des frettes et un chevalet disposés en angle (fanned fret); des caisses très volumineuses, porteuses d'un son ample. Chaque chose étant la composante d'un grand tout qui, selon Greenfield, s'approche un peu plus chaque année d'une sorte de perfection, telle qu'il la conçoit.
Thierry André travaille quant à lui bien différemment. Son plaisir réside plus dans la conception originale, dans l'élaboration d'instruments inusités, que dans le calibrage millimétré d'une guitare folk acoustique américaine moderne. Chacun son style, en somme.
Dans son petit atelier, des ouds sont accrochés aux murs. Une guitare-fruit (une invention de sa part) est posée à côté: il s'agit essentiellement d'un manche de guitare standard posé sur une caisse ronde (calebasse). Le son qui en sort pourrait être situé à la croisée d'un sitar, d'un banjo et d'une guitare.
«J'aime adapter les objets, dit André, qui est actuellement à concevoir un instrument dont la caisse sera composée de ces excroissances qui affectent les épinettes. Le bois de rose, c'est magnifique, mais il y a un plaisir brut à ouvrir une courge [calebasse] et qu'il y a toutes les graines à sortir, il se passe aussi quelque chose quand tu travailles à partir de peaux de chèvre pour composer une caisse ronde...»
Deux approches pour un même métier: il y en aura des dizaines d'autres à découvrir au Salon, entre ces six cordes de luxe.
***
Le Salon de la guitare de Montréal, du 3 au 5 juillet au Palais des congrès de Montréal.
Haut de la page

